mise en scène Eram Sobhani
avec Lise Bellynck, Cédric Orain et Raouf Raïs
compagnie Bouche Ouverte
L’Espèce humaine témoigne d’un fait réel : l'histoire d’un commando de Buchenwald. Robert Antelme a passé un an en camp pour être libéré en 1945. Cette oeuvre est le témoignage de cette vérité. L'acteur sert simplement de support à un texte riche et torturé. Il est sur scène pour lire et transmettre les mots d’un autre.
La scène ne figure pas un lieu imaginaire, en l’occurrence un camp ; elle se dénude pour n'être qu'un espace de lecture et de travail.
Nous ne souhaitons pas aborder ce texte selon les codes traditionnels de jeu et de théâtre principalement pensés pour des œuvres imaginaires. Cela induirait que l’expérience et le vécu qu’évoque Antelme relèvent eux aussi de l’imaginaire. Nous cherchons une forme théâtrale qui remette au premier plan le caractère véridique et historique de ce récit. Cela ne signifie pas une absence de forme ou une absence d’artifices puisque Robert Antelme les pense lui-même nécessaires : « il faut beaucoup d’artifice pour faire passer une parcelle de vérité ».
Le texte est pris en charge par trois acteurs. Ils ne viennent pas sur scène pour incarner un personnage ou pour jouer un rôle mais simplement pour lire un texte. Ils disposent à cette fin d’un certain nombre de matériaux et de contraintes – des photocopies, des sources lumineuses, des accessoires – à partir desquels ils travaillent. L’acteur est là pour transmettre une parole et une pensée qui ne sont pas les siennes. Toute identification nous paraît dangereuse dans le sens où elle réduirait ce texte à une parole que n’importe qui peut assumer et reprendre comme sienne : ce serait nier la spécificité de cette parole qui prend sa source et sa valeur dans l’expérience des camps, dans cette expérience ultime dont on ne peut se revendiquer d’une manière mensongère.
Dans la même optique, nous ne souhaitons pas que la scène représente un lieu imaginaire – en l’occurrence un camp - mais qu’elle soit simplement cet espace en lumière, de tant de mètres carrés, qui fait face aux gradins. Nous repoussons toute mise en scène réaliste et toute représentation des camps. Cette représentation serait toujours insuffisante et mensongère car ce ne sont pas seulement les barbelés et les baraques qui constituent les camps, mais le travail des détenus, la faim qui les oppresse, les poux qui les infestent, etc.
La scénographie se réduit aux seuls besoins techniques des acteurs : des micros, quelques chaises, des pupitres… avec un élément qui ressort d’autant mieux : les pages de texte, cette matière-texte, cette matière-livre qu’on ne cesse d’interroger comme le centre du travail. La seule chose qui témoigne des camps, dans le jeu de l’acteur et dans la mise en scène, ce sont les mots d’Antelme. Ces mots nous laissent-ils indifférents et relatent-ils une expérience dépassée ? Soulèvent-ils en nous des interrogations, nous parlant de choses étrangement familières et dans lesquelles nous nous reconnaissons ?
Le principal enjeu de ce travail, c’est ainsi d’interroger cette phrase clé de l’œuvre : « Le comportement [des SS] et notre situation ne sont que le grossissement, la caricature extrême – où personne ne veut, ni ne peut sans doute se reconnaître – de comportements, de situations qui sont dans le monde et qui sont même cet ancien « monde véritable » auquel nous rêvons. »
Quand Antelme évoque les relations entre kapos, SS, civils et détenus, quand il évoque les valeurs et les fondements des camps, la puissance des uns et l’asservissement des autres, entend-on des paroles qui nous décrivent et nous concernent ?
C’est pour poser concrètement cette question que la mise en scène et le jeu de l’acteur ne tentent pas de représenter ce livre mais lui donnent simplement une caisse de résonance : des personnes, des lieux et des vies d’aujourd’hui.