mise en scène Julien Kosellek
avec Stéphane Auvray-Nauroy, Florent Dorin, Christophe Garcia, Céline Manchon, Cédric Orain, David Palatino, Eram Sobhani, Julien Varin
compagnie : Estrarre
Dans son bunker, Hitler mange ses soldats. Goebbels, enceinte du Führer, accouche d’un monstre devant les rois mages, dignes représentants de l’occident. Evidemment, tout ceci n’est qu’une farce. Grotesque, obscène. Mais elle est contredite par l’horreur de l’Histoire et la violence de notre théâtralité.
On sait qu’Heiner Müller donnait à La Sainte Famille une place particulière au sein de Germania Mort à Berlin. Cette scène représentait certainement pour lui un « théâtre dans le théâtre », l’éternelle répétition d’une scène, qui est une scène originelle : la sainte famille, naissance du Christ, l’allégorie de la naissance de la R.F.A – allégorie provenant du système de propagande est-allemand : la R.F.A ne serait qu’une continuité du nazisme aidée par les grandes puissances capitalistes. Müller critique évidemment le simplisme de cette idée, même s’il était de ceux qui pensent qu’Hitler fut épargné quelques temps par les alliés occidentaux dans l’espoir d’une destruction de l’empire soviétique.
Quant à cette place particulière de la scène, et donc la possibilité de la jouer en dehors d’une représentation de Germania Mort à Berlin, Müller proposa même à un metteur en scène de jouer La Sainte Famille dans un autre espace que le reste de la pièce, en demandant aux spectateurs de se déplacer le temps de la scène. Ici La Sainte Famille sera présentée au sein d’autres formes courtes, qui engageront a priori une théâtralité toute autre que celle que nous proposons.
Du point de vue dramaturgique, il serait bien conventionnel de se contenter d’une critique d’Hitler et du nazisme. De n’en faire qu’une parodie jouissant du consentement d’un public acquis d’avance.
Mais on ne peut toutefois pas ignorer l’univers de farce, de carnaval de la scène. On pourrait la penser comme une sorte de mystère moyenâgeux aux thèmes simples et radicaux : mort / naissance, bouffer / péter…
Comme dans ce type de farce, comme chez Rabelais, l’humour chez Müller est subversif. Il est là pour troubler l’ordre établi et non flatter le public.
Son énergie est celle de l’auteur : le rire est destruction. L’action dramatique est laboratoire de cruauté.
Il me semble dangereux d’en arriver à un théâtre de sens, puisque les idées que nous travaillons à travers cette scène sont et doivent rester contradictoires ; on ne peut manier l’Histoire sans précaution.
« Quand on essaie de traduire une idée par une image, soit l’image devient bancale, soit l’idée explose. Je suis plutôt pour l’explosion »
Erreurs choisies, 1982, L’Arche
« kluge - (…) comme les marionnettes du théâtre guignol, qui ne bougent qu’en faisant des erreurs. Quand elles agissent correctement, c’est là qu’on s’ennuie.
müller - Voilà qui pourrait être une forme. En quelque sorte, le sabotage théâtral devenu forme. »
Profession Arpenteur, 1996, Théâtrales
« Le corps représente une fois pour toutes la réalité du théâtre, par opposition aux médias techniques, et il est déjà en ce sens intéressant. Le corps est toujours une objection aux idéologies. »
Erreurs choisies, 1982, L’Arche
En m’appuyant sur ces citations de Müller, j’imagine une forme théâtrale qui pourrait se départir du réalisme – s’inspirant de la marionnette – sans annuler le corps de l’acteur. Une image de corps bancals et éclopés pour un théâtre terrible et grotesque. Un rire que seul la mort, l’effroi et la souffrance peuvent provoquer.
Me vient alors tout de suite comme référence l’univers de Kantor. Müller parle de « transposition stylisée de la réalité immédiate ». Il me semble que le travail de Kantor pourrait répondre à cette définition. Mais ce dont Kantor me parle avant tout, c’est de la mise en mouvement des corps, leur destruction. Or l’écriture de Müller ne peut passer que par le corps de l’acteur. Et la dramaturgie entière de Germania Mort à Berlin repose sur la maltraitance, l’épuisement des corps.
Pour le spectateur, il s’agit plus de sensation que de compréhension. C’est donc une véritable mise en mouvement des corps des acteurs que réclame La Sainte Famille. Ce qui suppose une écriture du mouvement, une chorégraphie, qui partirait de l’esthétique que nous propose Müller : « le sabotage théâtral devenu forme. »