Formes courtes

Lundi 6 mars 2006

création de Guillaume Clayssen

avec Christophe Garcia, Frédérik Hufnagel, Julien Kosellek, Eram Sobhani

Des philosophes anciens, pour qui la pensée était inséparable de la vie, naissent à la scène à travers le récit profus et bariolé de Diogène Laërce. Leur quête de sagesse est, pour notre époque si pauvre en engagement, un explosif théâtral dont nous nous proposons d’être les artificiers ludiques et révoltés !


A une époque lointaine, l’Antiquité, la philosophie n’est qu’à quelques coudées du théâtre. On appelle alors « philosophe » celui qui met en vie sa propre parole. Mettre en vie la pensée c’est ne plus dissocier l’acte théorique du reste de l’existence. C’est cela être à la recherche de la sagesse. Mais jusqu’où peut aller cette quête qui, pour les tièdes modernes que nous sommes, a l’étrange allure de la folie ?


Cette vie philosophique menée par les Cyniques, les Sceptiques, les Stoïciens et d’autres Ecoles, a un intérêt théâtral. Paradoxe des paradoxes, la philosophie ancienne constitue une matière aussi problématique pour la mise en scène que l’écriture dramatique contemporaine la plus violente et la plus dérangeante. Comment montrer la mort sublime, grotesque et horrible d’Héraclite l’Obscur ? Comment mettre en scène le corps de ce philosophe couvert de bouse, séchant au soleil et finalement dévoré par les chiens ?


C’est Diogène Laërce qui raconte toutes ces vies anciennes et incroyables dans un récit aussi éclectique que savoureux intitulé Vie, doctrines et sentences des philosophes illustres. Dans cet ouvrage, qui constituera le matériau principal de notre travail, se conjuguent une narration échevelée et drôle dans son obsession d’inventaire et de précision avec des citations plus ou moins longues des philosophes eux-mêmes.


Nous évoquerons sur scène trois penseurs grecs illustres : Héraclite l’Obscur, celui pour qui « tout passe et rien ne demeure », Diogène le Cynique, qui dans son tonneau congédia Alexandre le Grand par cette formule célèbre « Ote-toi de mon soleil ! », ainsi que Zénon le Stoïcien qui, par amour du destin, mourut de son propre étranglement après s’être cassé un doigt en frappant la terre de sa main. A ces trois légendes pensantes s’associera ce narrateur si singulier et étrange qu’est Diogène Laërce.


La scène figure l’espace légendaire et incroyable de ces philosophes incorruptibles. Au premier plan, Diogène Laërce, le récitant hiératiquement drôle, combinant sans arrêt les anecdotes les plus vivantes et les plus théâtrales sur ceux qui ne séparent jamais leur existence de leur propre pensée. Au second plan, nos trois philosophes occupent le grand plateau de l’étoile du nord de manière physique et follement agitée. Chacun d’entre eux réinvente son mode d’être philosophique par l’acte concret de l’imaginaire théâtral.


Le travail d’acteur pour ce spectacle consiste en un bricolage matériel et fantasmatique autour de la pensée. La scène raconte cet atelier de fabrication un peu étrange. Notre travail de metteur en scène aura pour but de rendre possible cette rencontre incongrue entre l’artisanat théâtral et l’artisanat philosophique, le jeu bricoleur et la pensée bricoleuse. Nous fournirons aux acteurs les outils et les matériaux nécessaires à la remontée intempestive du flux légendaire de la vie philosophique grecque. En ce sens nous ne faisons que suivre au plus près le rythme fragmentaire et effréné qu’exprime la prose de Diogène Laërce.



"Un jour où il se masturbait sur la place publique, il s’écria : « Plût au ciel qu’il suffît aussi de se frotter le ventre pour ne plus avoir faim ! » Voyant un jeune homme qui s’en allait déjeuner avec des satrapes, il l’en empêcha, le tira à part, le ramena chez ses parents et leur conseilla de le surveiller.

A un autre garçon qui s’était fardé et qui lui posait une question, il déclara qu’il lui répondrait seulement quand il se serait mis tout nu, et qu’il pourrait voir si son interlocuteur était un homme ou une femme. Il dit à un autre qui au bain jouait au cottabe : « Mieux tu feras, pis ce sera. »

Pendant un repas, on lui jeta des os comme à un chien ; alors, s’approchant des convives, il leur pissa dessus comme un chien. Aux orateurs et à tous ceux qui avaient quelque réputation d’éloquence, il donnait le nom de trois fois hommes, c’est-à-dire de trois fois malheureux. Un riche ignorant était pour lui un mouton à toison d’or.

Voyant sur la maison d’un libertin l’écriteau : « A vendre», « Je savais bien, dit-il, que tu étais à vendre, et tu vomirais facilement ton maître, ô maison, tant tu as l’estomac lourd d’ivrognerie. » Un garçon se plaignait à lui de recevoir des propositions de trop de gens, il lui dit : « Tais-toi donc, et ne montre pas partout les indices de tes désirs impurs. » Étant entré dans un bain malpropre, il demanda : « Ceux qui se sont baignés ici, où se lavent-ils ? ».


Cette forme courte se propose d'être l’instantané théâtral d’une histoire philosophique archaïque dont l’intelligence violente et physique ne peut être que salutaire.

 

Par Julien Kosellek
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Lundi 6 mars 2006

mise en scène Cédric Orain

avec Benoît Fogel, Courtney Kraus, Raouf Raïs, Eram Sobhani

compagnie La Traversée


« Le Mort » est une fable érotique, le récit du cheminement d’une femme, Marie, qui, pour combler l’absence due à la mort de son amant, se livre toute entière dans une dépense sans fin à une série de supplices et de plaisirs érotiques.


Avec ce texte comme avec Mme Edwarda, Histoire de l’œil.., Bataille cherche à penser ce qui excède la possibilité de penser, à gagner le point où le cœur manque, où l’horreur et la joie coïncident dans leur plénitude, où l’être nous est donné dans le dépassement intolérable qui le rend semblable à Dieu, semblable à rien. Quels sont les enjeux d’un tel récit ? Pourquoi mêler la vue du sang, l’odeur du vomi, qui suscitent en nous l’horreur de la mort, au désir et à la jouissance ?


Il me semble évident que les questions des plaisirs scatologiques ou sado-masochistes ne sont qu’anecdotiques dans l’entreprise de Bataille, ou du moins que ces plaisirs ne sont que de simples outils de son expérience intérieure. S’il s’intéresse à la jouissance c’est pour en toucher l’immédiate limite : l’horreur. « Je ne suis en rien porté à penser que l’essentiel en ce monde est la volupté. L’homme n’est pas limité à l’organe de la jouissance. Mais cet inavouable organe lui enseigne son secret. » Quel est donc ce secret ? Ce que cherche Bataille par l’érotisme, et le dépassement des limites, c’est le « dépassement de Dieu lui-même ». C’est ce dont nous parle Michel Foucault dans sa préface à la transgression. Depuis la mort de Dieu et du sacré en occident, il n’y a plus ni objet ni être ni espace à profaner, or la transgression amorcée par Bataille est une profanation, sans objet, « intérieure et souveraine », c’est une expérience de la sexualité qui lie le dépassement de la limite à la mort de Dieu.


On peut alors se demander ce qui pousse Bataille à représenter dans « Le Mort », une orgie dionysiaque. Je crois que ce qu’il faut entendre au-delà de l’orgie, au-delà du sacrifice, c’est une restitution du monde sacré (à ne surtout pas confondre avec le religieux), qu’il oppose au monde occidental moderne. Ne dit-il pas à propos de Marie (l’héroïne dans « le Mort »), qu’elle est «  une dépense d’énergie en pure perte » ? Lorsque j’entends chez Georges Bataille le désir de faire ressurgir, sous forme artistique, le sacré dans notre société de consommation, je pense à Antonin Artaud et son théâtre de la cruauté. Mais là où Artaud attend du sacrifice une libération des forces et de la violence, Bataille espère toucher un monde intime, atteindre « la souveraineté », cet état d’extase impossible où l’homme se dresse tout entier face à l’univers et plonge dans l’abîme de « sa part maudite ».


Mettre en scène « le Mort », c’est se poser la question de la représentation d’une orgie, c’est chercher une forme qui puisse faire entendre cette expérience des limites, c’est donc chercher une théâtralité subversive. Mais comme nous l’avons vu avec Foucault, la subversion, la transgression, ne se départissent pas des limites qu’elles s’imposent et dans lesquelles elles se nouent.


S’il y a nudité, s’il y a déshabillage, ils ne peuvent être que long, douloureux et pénibles. Le plaisir est toujours lié à l’angoisse.


J’ai choisi pour ce texte quatre acteurs et une actrice. Plusieurs personnages emblématiques parcourent ce récit : Pierrot, La Patronne, Le Nain, Edouard mort et Marie. Il ne s’agit pas pour eux de s’identifier à ces personnages, mais de porter ce récit à la manière d’un chœur tragique, et de faire glisser dans leur chair, à tour de rôles, ces figures mythologiques.


Quant aux actions érotiques, scatologiques, décrites dans ce texte, nous ne les mimerons pas. Je me les représente plutôt avec « l’origine du monde » de Courbet projeté sur la peau des acteurs. Je crois que la chair d’un acteur porte en elle tout ce que Bataille cherche dans l’érotisme qu’il nous livre avec « le Mort ».


Georges Bataille a écrit « le gros orteil », un article sur fétichisme et sexualité. Il a été publié dans une revue et il a choisi une photographie pour accompagner son texte : un gros plan d’un gros orteil mâle. Cette image a une résonance très forte et n’est pas du tout explicative puisqu’ « elle résiste à l’appropriation d’aucun sens. » C’est sur cette forme que je souhaite travailler, un théâtre de la cruauté statique et saccadé, rythmé par les résonances entre des images fixes, et un corps texte-acteurs.


Enfin, cette forme courte s’inscrit dans une représentation qui intègre d’autres formes, d’autres textes, d’autres enjeux. Les résonances n’en seront que plus riches, et le propos que plus tranchant.

 

Par Julien Kosellek
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Lundi 6 mars 2006

création collective dirigée par Julien Kosellek

avec Julie Audrain, Laure Espinat, Nicolas Grandi, Julien Kosellek, Luc Martin, Elise Pradinas, Maryline Rebeyrol, Julien Varin

compagnie : Estrarre


Cette forme courte est une esquisse. L’esquisse d’une création regroupant de jeunes acteurs qui se sont rencontrés lors de leur formation et qui construisent ensemble un spectacle dans lequel convergent leurs envies d’acteurs : textes, musique, danse. Désir et manipulation, voilà le thème, que nous ne cherchons ni à épuiser ni à expliquer, mais qui nous met en mouvement, nous émeut.


L’idée est que l’acteur est au centre de tout. Qu’il est le théâtre. Qu’il est l’un des deux seuls éléments indispensables pour qu’il y ait théâtre, avec le spectateur. L'envie de donner sa place à l’interprète.

Dans cette création collective, les interprètes doivent construire le spectacle. Du début à la fin. Ce qui veut dire notamment que l’acteur pense la création avant de donner sa chair à la scène. Nous avons travaillé ensemble à ce que le spectacle devait dire, à la forme qu’il devait prendre, aux formes que nous allions traverser. Les interprètes sont tous responsables du spectacle, ils font les choix.


Nous partons de références artistiques et esthétiques. Kantor, Pina Bausch, Schiele, Beecroft… Et d’une dramaturgie basée sur la question, le déplacement, plus que sur la réponse ou l’opinion. Car il s’agit de toucher aux perceptions, aux sensations. Nous ne nous permettons pas de dire ce qui est bien ou mal, d’ailleurs la question n'est pas là.

L'intérêt est porté sur le mouvement ; quels sont les mouvements du désir ou ceux de la manipulation ? Quels mouvements dans la pensée du metteur en scène, de l'auteur, des interprètes ?


Baser le travail sur le mouvement nous permet de poser les questions, d’interroger les représentations possibles, de provoquer un déplacement chez l’interprète et le spectateur.


Nous ne savons pas encore ce que sera Concerto du fond de ma bouche, nous ne savons pas encore ce que nous vous présenterons. Nous savons qu’il y a du texte aussi bien que de la danse, de la musique aussi bien que de l’action scénique.

Par Julien Kosellek
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Lundi 6 mars 2006

mise en scène Julien Kosellek

avec Stéphane Auvray-Nauroy, Florent Dorin, Christophe Garcia, Céline Manchon, Cédric Orain, David Palatino, Eram Sobhani, Julien Varin

compagnie : Estrarre


Dans son bunker, Hitler mange ses soldats. Goebbels, enceinte du Führer, accouche d’un monstre devant les rois mages, dignes représentants de l’occident. Evidemment, tout ceci n’est qu’une farce. Grotesque, obscène. Mais elle est contredite par l’horreur de l’Histoire et la violence de notre théâtralité.


On sait qu’Heiner Müller donnait à La Sainte Famille une place particulière au sein de Germania Mort à Berlin. Cette scène représentait certainement pour lui un « théâtre dans le théâtre », l’éternelle répétition d’une scène, qui est une scène originelle : la sainte famille, naissance du Christ, l’allégorie de la naissance de la R.F.A – allégorie provenant du système de propagande est-allemand : la R.F.A ne serait qu’une continuité du nazisme aidée par les grandes puissances capitalistes. Müller critique évidemment le simplisme de cette idée, même s’il était de ceux qui pensent qu’Hitler fut épargné quelques temps par les alliés occidentaux dans l’espoir d’une destruction de l’empire soviétique.


Quant à cette place particulière de la scène, et donc la possibilité de la jouer en dehors d’une représentation de Germania Mort à Berlin, Müller proposa même à un metteur en scène de jouer La Sainte Famille dans un autre espace que le reste de la pièce, en demandant aux spectateurs de se déplacer le temps de la scène. Ici La Sainte Famille sera présentée au sein d’autres formes courtes, qui engageront a priori une théâtralité toute autre que celle que nous proposons.



Du point de vue dramaturgique, il serait bien conventionnel de se contenter d’une critique d’Hitler et du nazisme. De n’en faire qu’une parodie jouissant du consentement d’un public acquis d’avance.

Mais on ne peut toutefois pas ignorer l’univers de farce, de carnaval de la scène. On pourrait la penser comme une sorte de mystère moyenâgeux aux thèmes simples et radicaux : mort / naissance, bouffer / péter…

Comme dans ce type de farce, comme chez Rabelais, l’humour chez Müller est subversif. Il est là pour troubler l’ordre établi et non flatter le public.


 

Son énergie est celle de l’auteur : le rire est destruction. L’action dramatique est laboratoire de cruauté.


Il me semble dangereux d’en arriver à un théâtre de sens, puisque les idées que nous travaillons à travers cette scène sont et doivent rester contradictoires ; on ne peut manier l’Histoire sans précaution.



« Quand on essaie de traduire une idée par une image, soit l’image devient bancale, soit l’idée explose. Je suis plutôt pour l’explosion »

Erreurs choisies, 1982, L’Arche


« kluge - (…) comme les marionnettes du théâtre guignol, qui ne bougent qu’en faisant des erreurs. Quand elles agissent correctement, c’est là qu’on s’ennuie.

müller - Voilà qui pourrait être une forme. En quelque sorte, le sabotage théâtral devenu forme. »


Profession Arpenteur, 1996, Théâtrales


« Le corps représente une fois pour toutes la réalité du théâtre, par opposition aux médias techniques, et il est déjà en ce sens intéressant. Le corps est toujours une objection aux idéologies. »


Erreurs choisies, 1982, L’Arche


En m’appuyant sur ces citations de Müller, j’imagine une forme théâtrale qui pourrait se départir du réalisme – s’inspirant de la marionnette – sans annuler le corps de l’acteur. Une image de corps bancals et éclopés pour un théâtre terrible et grotesque. Un rire que seul la mort, l’effroi et la souffrance peuvent provoquer.



Me vient alors tout de suite comme référence l’univers de Kantor. Müller parle de « transposition stylisée de la réalité immédiate ». Il me semble que le travail de Kantor pourrait répondre à cette définition. Mais ce dont Kantor me parle avant tout, c’est de la mise en mouvement des corps, leur destruction. Or l’écriture de Müller ne peut passer que par le corps de l’acteur. Et la dramaturgie entière de Germania Mort à Berlin repose sur la maltraitance, l’épuisement des corps.



Pour le spectateur, il s’agit plus de sensation que de compréhension. C’est donc une véritable mise en mouvement des corps des acteurs que réclame La Sainte Famille. Ce qui suppose une écriture du mouvement, une chorégraphie, qui partirait de l’esthétique que nous propose Müller : « le sabotage théâtral devenu forme. »

 

Par Julien Kosellek
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Lundi 6 mars 2006

conçu et interprété par Stéphane Auvray-Nauroy et Selim Clayssen


Mettre en scène différentes représentations du corps pour interroger l'existence de l'identité sexuelle. Jouer des clichés, semer le doute sur les limites de la chair.


J'ai un corps ou je suis un corps? Jeter le trouble sur ce que serait un homme, ce que serait une femme, sur notre connaissance de notre sexualité : ai-je une connaissance intime de la singularité de ma sexualité ou suis-je conditionné dans mon désir par l'héritage familial, social, culturel...


Un homme et un homme travesti.

 

Montrer par une succession d'images théâtrales, avec de la danse et du chant, le corps dansant, chantant, hurlant, désirant.

 

Où est le masculin? Où est le féminin?

 

La frontière est-elle ce qu'on nous en dit?


Avec - peut être - des bribes de textes de Genet, Sénèque, Rilke, Barthes, Artaud, Quignard, Régy...

 

Par Julien Kosellek
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