création de Guillaume Clayssen
avec Christophe Garcia, Frédérik Hufnagel, Julien Kosellek, Eram Sobhani
Des philosophes anciens, pour qui la pensée était inséparable de la vie, naissent à la scène à travers le récit profus et bariolé de Diogène Laërce. Leur quête de sagesse est, pour notre époque si pauvre en engagement, un explosif théâtral dont nous nous proposons d’être les artificiers ludiques et révoltés !
A une époque lointaine, l’Antiquité, la philosophie n’est qu’à quelques coudées du théâtre. On appelle alors « philosophe » celui qui met en vie sa propre parole. Mettre en vie la pensée c’est ne plus dissocier l’acte théorique du reste de l’existence. C’est cela être à la recherche de la sagesse. Mais jusqu’où peut aller cette quête qui, pour les tièdes modernes que nous sommes, a l’étrange allure de la folie ?
Cette vie philosophique menée par les Cyniques, les Sceptiques, les Stoïciens et d’autres Ecoles, a un intérêt théâtral. Paradoxe des paradoxes, la philosophie ancienne constitue une matière aussi problématique pour la mise en scène que l’écriture dramatique contemporaine la plus violente et la plus dérangeante. Comment montrer la mort sublime, grotesque et horrible d’Héraclite l’Obscur ? Comment mettre en scène le corps de ce philosophe couvert de bouse, séchant au soleil et finalement dévoré par les chiens ?
C’est Diogène Laërce qui raconte toutes ces vies anciennes et incroyables dans un récit aussi éclectique que savoureux intitulé Vie, doctrines et sentences des philosophes illustres. Dans cet ouvrage, qui constituera le matériau principal de notre travail, se conjuguent une narration échevelée et drôle dans son obsession d’inventaire et de précision avec des citations plus ou moins longues des philosophes eux-mêmes.
Nous évoquerons sur scène trois penseurs grecs illustres : Héraclite l’Obscur, celui pour qui « tout passe et rien ne demeure », Diogène le Cynique, qui dans son tonneau congédia Alexandre le Grand par cette formule célèbre « Ote-toi de mon soleil ! », ainsi que Zénon le Stoïcien qui, par amour du destin, mourut de son propre étranglement après s’être cassé un doigt en frappant la terre de sa main. A ces trois légendes pensantes s’associera ce narrateur si singulier et étrange qu’est Diogène Laërce.
La scène figure l’espace légendaire et incroyable de ces philosophes incorruptibles. Au premier plan, Diogène Laërce, le récitant hiératiquement drôle, combinant sans arrêt les anecdotes les plus vivantes et les plus théâtrales sur ceux qui ne séparent jamais leur existence de leur propre pensée. Au second plan, nos trois philosophes occupent le grand plateau de l’étoile du nord de manière physique et follement agitée. Chacun d’entre eux réinvente son mode d’être philosophique par l’acte concret de l’imaginaire théâtral.
Le travail d’acteur pour ce spectacle consiste en un bricolage matériel et fantasmatique autour de la pensée. La scène raconte cet atelier de fabrication un peu étrange. Notre travail de metteur en scène aura pour but de rendre possible cette rencontre incongrue entre l’artisanat théâtral et l’artisanat philosophique, le jeu bricoleur et la pensée bricoleuse. Nous fournirons aux acteurs les outils et les matériaux nécessaires à la remontée intempestive du flux légendaire de la vie philosophique grecque. En ce sens nous ne faisons que suivre au plus près le rythme fragmentaire et effréné qu’exprime la prose de Diogène Laërce.
"Un jour où il se masturbait sur la place publique, il s’écria : « Plût au ciel qu’il suffît aussi de se frotter le ventre pour ne plus avoir faim ! » Voyant un jeune homme qui s’en allait déjeuner avec des satrapes, il l’en empêcha, le tira à part, le ramena chez ses parents et leur conseilla de le surveiller.
A un autre garçon qui s’était fardé et qui lui posait une question, il déclara qu’il lui répondrait seulement quand il se serait mis tout nu, et qu’il pourrait voir si son interlocuteur était un homme ou une femme. Il dit à un autre qui au bain jouait au cottabe : « Mieux tu feras, pis ce sera. »
Pendant un repas, on lui jeta des os comme à un chien ; alors, s’approchant des convives, il leur pissa dessus comme un chien. Aux orateurs et à tous ceux qui avaient quelque réputation d’éloquence, il donnait le nom de trois fois hommes, c’est-à-dire de trois fois malheureux. Un riche ignorant était pour lui un mouton à toison d’or.
Voyant sur la maison d’un libertin l’écriteau : « A vendre», « Je savais bien, dit-il, que tu étais à vendre, et tu vomirais facilement ton maître, ô maison, tant tu as l’estomac lourd d’ivrognerie. » Un garçon se plaignait à lui de recevoir des propositions de trop de gens, il lui dit : « Tais-toi donc, et ne montre pas partout les indices de tes désirs impurs. » Étant entré dans un bain malpropre, il demanda : « Ceux qui se sont baignés ici, où se lavent-ils ? ».
Cette forme courte se propose d'être l’instantané théâtral d’une histoire philosophique archaïque dont l’intelligence violente et physique ne peut être que salutaire.